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La cité

« N’est-il pas honteux que les fanatiques aient du zèle, et que les sages n’en aient pas ? »
 Voltaire

Écoutons un instant l’Étranger interrogé par Socrate le Jeune dans « Le Politique » de Platon :

« Socrate le Jeune : De quelles choses importantes veux-tu bien parler ?
L’Étranger : Selon toute vraisemblance […], de l’organisation de la vie dans son ensemble. De fait il y a bien sûr des gens particulièrement modérés. Tout prêts à toujours vivre dans la tranquillité, ils vaquent à leurs affaires à eux tout seuls par eux-mêmes. Établissant avec tous dans leurs propres cités ce genre de relations, ils l’adoptent pour les cités étrangères, toujours prêts à rechercher quelque paix, en toute circonstance. Et, du fait de leur passion pour la paix, une passion bien plus inopportune qu’il ne le faut, ils en arrivent, lorsqu’ils agissent comme ils le souhaitent, à perdre eux-mêmes toute aptitude à la guerre et à élever les jeunes gens dans les mêmes dispositions, se mettant à la merci du premier assaillant. Aussi n’ont-ils pas besoin de beaucoup d’années pour passer, sans s’en rendre compte, eux, leurs enfants et leur cité entière, de la liberté à l’esclavage1. »

Dans la réplique suivante, l’Étranger critique aussi l’attitude, l’éthique opposée, celle du courage excessif, qui pousse la cité vers des guerres incessantes menant toujours, à long terme, au même résultat : la ruine, la destruction de la cité.

Une conclusion s’impose : il faudrait combiner, mélanger dans les bonnes proportions ces deux qualités contraires (l’ardent désir de paix et le courage fou guerrier), trouvant leur juste mesure, le métrion. (Rappelons les quatre vertus cardinales de l’Antiquité grecque : la tempérance, le courage, le savoir et la justice.)

Tout cela peut nous faire réfléchir à la France d’aujourd’hui, cette grande « cité » en passe de devenir, pour le mouvement islamiste radical-terroriste, « le ventre mou de l’Occident » (Gilles Kepel dixit). Comme il y a le danger avéré que le recrutement se poursuivra au sein de la troisième génération de jeunes musulmans français (nés après 1985-1990), essayant ainsi de constituer une sorte de « cinquième colonne », il faudra nous pencher là-dessus, pour voir ce qui pourrait être fait aujourd’hui et dans le proche avenir. Le fanatisme né d’une croyance religieuse manipulée est peut-être plus radical encore, pire que ceux nés d’une idéologie politique (fascisme, communisme…).

Et voici que le tout dernier attentat, celui du vendredi 23 mars 2018 dans la commune de Trèbes, nous pousse à creuser, encore et toujours, le cauchemar qu’on est en train de vivre en France depuis quelques années : quatre personnes abattues, une quinzaine de blessés. Parmi les victimes, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, que le ministre de l’intérieur, Gerard Collomb, a clairement déclaré : « Mort pour la patrie. Jamais la France n’oubliera son héroïsme, sa bravoure, son sacrifice ».

Hélas, à la longue, ce type de discours, sans aucun doute juste et nécessaire, risque de devenir, par la possible répétition, de plus en plus fréquente, dans notre quotidien de telles monstruosités, une habitude, donc un pur rituel, une rhétorique, un discours vidé de sens – car, dans ces cas-là, le héros est aussi, est surtout, une victime comme les autres, tous sacrifiés sur l’autel de la folie religieuse. Nous ne sommes pas en guerre avec un autre pays, et pourtant, voici où nous en sommes : on va faire ses courses, ou voir un spectacle, ou prendre un train, sans savoir si on en reviendra vivant, autrement dit, si on sera gagnant ou perdant à cette sorte de loterie de la mort où un fou mystique emportera des dizaines de vies, détruira des centaines de familles. Le terrorisme en passe de devenir un fait divers, tel un accident de voiture ?! Peut-on s’habituer à cela ? Bref, à cause de notre lâcheté, de notre aveuglement, irons-nous jusqu’à perdre notre instinct de conservation ?!

Comment rester passif ? Car, c’est déjà une certitude, le perfectionnement continu du système des fichiers S ne suffit pas à prévenir et empêcher le « passage à l’acte » (quel euphémisme !). Rappelons aussi l’échec du premier « Centre de déradicalisation » de Pontourny (créé à la suggestion du sociologue Gérald Bronner) ; seule l’initiative de l’admirable ethnopsychiatre Tobie Nathan donne des résultats : il sait comment faire pour montrer la voie (tout simplement, celle de la vie) à ses « âmes errantes2 », à des dizaines de jeunes musulmans, la plupart signalés par leur propre famille ; or, à l’évidence, il nous faudrait des dizaines et des dizaines de Tobie Nathan !

Sans l’étroite collaboration de la communauté musulmane, sans la participation active des musulmans modérés de France – la grande majorité pour qui, à ce jour, le mot djihad ne signifié rien, qui cherchent la paix avec eux-mêmes devant Allah et la paix avec les autres religions –, on n’aboutira à rien ; l’essentiel peut, et doit, se faire là : dans les familles, dans les mosquées, dans les quartiers, beaucoup plus qu’on n’en aura fait jusqu’à aujourd’hui, pour trouver des remèdes, pour empêcher la perdition de la jeune génération musulmane française et par-là même éloigner, faire disparaître le réel danger (Gilles Kepel l’a mille fois prédit) d’une guerre civile ; pour que le « vivre ensemble » puisse être réel et durable.

On pourrait aussi envisager des solutions en méditant sur le dernier livre de l’historien François Furet, « Inventaires du communisme »3, sorte de « testament spirituel et aussi politique » (comme à juste titre le définit son préfacier Christophe Prochasson). On serait tenté de penser, par exemple, au rétablissement en France du service militaire obligatoire (supprimé en 1996 par Jacques Chirac) comme à une possible voie pour que les jeunes Français (de tous bords) puissent, tant soit peu, (ré)apprendre à vivre ensemble, comprendre qu’ils appartiennent à un seul et même pays, qu’à l’occasion ils doivent défendre.

L’idée du retour au service militaire m’est venue en lisant, surtout, cette méditation finale de François Furet (datée de 1997, l’année de sa mort) :

« On n’arrive même plus à penser le militaire, aujourd’hui, alors qu’on voit bien qu’il demeure une des dimensions indispensables de la vie politique et collective. On va avoir des guerres locales. On n’aura plus de guerres mondiales, mais on va avoir des séries de conflits locaux autour de passions qui nous sont devenues étrangères. Il faudra les arbitrer. […] Même cette dissolution de l’armée, heureuse en soi, ne va sans mélancolie : c’était l’un des derniers endroits où les générations et les classes faisaient connaissance. Sa disparition constitue un renforcement de l’individualisme privé [c’est moi qui souligne]. C’est une des tendances lourdes de nos sociétés, complément naturel en cette fin de siècle du déclin de l’idée politique, que fascisme et communisme ont contribué ensemble à déshonorer. »

En ce sens du rétablissement du service militaire « obligatoire et universel », ce que le président Macron vient de décréter n’est même pas une demi-mesure mais plutôt un palliatif !

mars, 2018

En photo: La Cathédrale Notre Dame, Ile de la Cité, Paris © Thinkstock     

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  1. Présentation et traduction par Luc Brisson et Jean-Luc Pradeau, Flammarion, 2005.
  2. Voir Tobie Nathan, « Les Âmes errantes », L’Iconoclaste, 2017.
  3. EHESS, « Audiographie », 2012.

Despre autor

Daniel Ilea

Daniel Ilea

Născut în 1963, Daniel Ilea părăsește România în 1991 și se stabilește în Franța. Scrie și publică diverse adaptări dramatice, proze, eseuri, cronică de carte în publicații ca „La Revue Littéraire” (éditions Léo Scheer) sau „Revue des Deux Mondes” (2004-2011).

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