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„Zulu”, le roman policier, politique et social d’un auteur engagé

L’auteur français Caryl Férey sera à Bucarest les 3 et 4 mai 2017 à l’occasion des Journées du polar, une série d’événements dédiés à promouvoir la littérature policière auprès du public roumain. Caryl Férey sera le parrain de cette première édition qui mettra à l’honneur le roman noir français. Les Journées du polar sont organisées par l’Institut Français de Bucarest, en partenariat avec Editura ALL, l’association A.R.C.E.N. et la Librairie Kyralina, et s’inspirent du festival français Quais du polar, qui se déroule chaque année en avril à Lyon. Une soirée de lancement du livre Zulu (traduit en roumain chez Editura ALL), suivi de la projection du film adapté du roman (réalisé par Jérôme Salle, avec Orlando Bloom et Forest Whitaker), sera organisée mercredi 3 mai à 19h00 à la salle de cinéma de l’Institut français de Bucarest, en présence de l’auteur. Ci-dessous une chronique du livre par Cyrielle Diaz.

Zulu, publié chez Gallimard en 2008, disponible en roumain depuis quelques mois (traduction de Simona Negrea, Editura ALL, 2016), est l’un des quelques 25 livres écrits par l’auteur français Caryl Férey, mais probablement le plus connu, et certainement celui qui l’a fait connaître au grand public – en France et ailleurs. En effet, comme il le dit lui-même sur son site internet, il a effectué un « Grand chelem avec Zulu – dix prix, neuf traductions, film tourné au cinéma à l’été 2012 par Jérôme Salle. » (http://www.carylferey.com/fiche_perso.html)

Zulu est entre le thriller et ce que l’on appelle en France le roman noir, une sous-catégorie du roman policier, qui s’attache à décrire la réalité sociale et politique des lieux du récit, et « l’humaine condition » de ses personnages. L’intrigue se situe en Afrique du Sud – a priori, peu de liens avec la France ou la Roumanie. Et pourtant, à l’instar de tous ses autres romans qui se passent aux quatre coins du monde (Saga Maorie en Nouvelle-Zélande, Mapuche en Argentine, et le plus récent, Condor, au Chili), on ne se sent nullement perdus.

Bien que fortement ancré dans le contexte politique, social et économique du pays africain, ce qui permet au lecteur d’être plongé dans la réalité de l’Afrique du Sud post-appartheid, et des townships de Cape Town (ces quartiers souvent pauvres et sous-équipés qui ont été réservés aux non-blancs et construits en périphérie des villes de la fin du XIXe siècle jusqu’à la fin de l’apartheid en 1994), l’histoire que nous raconte Caryl Férey dans Zulu est, d’une certaine manière, d’une universalité telle qu’elle résonne à nos oreilles comme relativement familière : violences des relations familiales quand l’incompréhension entre les différentes générations est trop forte, pauvreté et difficulté à sortir de son milieu social, discriminations, accaparement des fruits de la croissance économique par une minorité au pouvoir, corruption des puissants.

Zulu est un roman pessimiste, sombre et désespéré. Certaines scènes sont en effet difficiles à lire, tant la violence, physique, verbale et morale semble un état de fait régissant les relations entre les personnages. D’emblée, Caryl Férey nous prévient que la lecture ne sera ni reposante, ni gaie :

« —Tu as peur, petit homme ?… Dis: tu as peur ?
Ali ne répondait pas — trop de vipères dans la bouche.
— Tu vois ce qui arrive, petit Zoulou ? Tu vois ?!
Non, il ne voyait rien. Ils l’avaient saisi par la racine des cheveux et tiré devant l’arbre du jardin pour le forcer à regarder. Ali, buté, rentrait la tête dans les épaules. Les mots du géant cagoulé lui mordaient la nuque. Il ne voulait pas relever les yeux. Ni crier. Le bruit des torches crépitait à ses oreilles. L’homme serra son scalp dans sa main calleuse :
— Tu vois, petit Zoulou ?
Le corps se balançait, chiffe molle, à la branche du jacaranda. Le torse luisait faiblement sous la lune mais Ali ne reconnaissait pas le visage : cet homme pendu par les pieds, ce sourire sanglant au-dessus de lui, ce n’était pas celui de son père. Non, ce n’était pas lui.
Pas tout à fait.
Plus vraiment[1] ».

Caryl Férey décrit donc une société sud-africaine au bord de l’explosion, minée par les discriminations raciales, la violence et le SIDA. Et pourtant, en lisant Zulu, on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur, sous tous ces mots bruts, âpres et crus, estd’une certaine manière un romantique. En effet, les deux héros du roman (Le Zoulou Ali Neuman, chef de la police criminelle de Cape Town, et l’Afrikaaner Brian Epkeen, collègue d’Ali) sont, malgré leur métier, leur fausse assurance (position de chef revendiquée par Ali Neuman, et aventures d’un soir avec les femmes pour Brian Epkeen), des adultes fragiles, perdus, écorchés vifs par cette société sud-africaine qui s’est construite sur la discrimination et le racisme, et a érigé, semble-t-il, la violence comme langage national.

Les personnages résistent, tant bien que mal, et l’un des socles importants du roman est la famille. Une famille bancale et disloquée : celle d’Ali Neuman se résume à sa mère, Josephina, vieille femme obèse, presque aveugle, et désespérément optimiste, qui refuse de quitter Khayelitsha, le plus gros township de Cape Town, en dépit de l’insécurité qui y règne. Le personnage de Josephina apporte d’ailleurs un peu de légèreté au récit, par son courage, sa bonne humeur et son obstination à garder espoir dans un pays qui se délite. La famille de Brian Epkeen, quant à elle, le rejette : marié très jeune à Ruby, avec qui il a eu un garçon, David, aujourd’hui presque adulte, il a brisé son couple à cause de son incapacité à rester fidèle, et ses contacts avec eux sont plus que conflictuels. Il tente, maladroitement, de se rapprocher de son fils qui le méprise.

A cet amour familial instable, Caryl Férey oppose l’amour charnel, moins cruel en apparence, mais éphémère, trompeur et qui n’offre finalement aucune solution aux héros. A l’instar de Brian Epkeen, dont « le besoin d’amour était inconsolable », tous les personnages paraissent sur le point de sombrer, et veulent croire qu’une rencontre amoureuse pourra les sauver et leur apporter l’apaisement tant recherché. Malheureusement, cette attente aussi est déçue, et ils se voient contraints de continuer seuls, un peu plus abîmés à chaque fois.

Ultime lueur d’espoir, l’amour amical, comme celui qui s’est formé entre Ali Neuman, Brian Epkeen et Dan Fletcher, un jeune policier qui travaille avec eux. Et pourtant… la force de cette amitié ne résistera pas au tourbillon de violence qui s’abat sur les personnages.

Avec Zulu, suivant un schéma commun aux bons romans policiers, Caryl Férey a su construire un récit captivant, au rythme rapide, qui tient en haleine, mais aussi militant et engagé, car il y dénonce certaines réalités sociales, politiques et économiques que certains préfèreraient tues.

Ce qui le différencie, en revanche, de la plupart des auteurs de polar, et qui lui a permis de faire partie de ces auteurs reconnus par la critique et aimés du grand public, c’est, finalement, son écriture : une langue déroutante, à la fois violente et poétique, vulgaire et complexe, qui suit son propre tempo, et qui, pour ces raisons, colle au plus près du chaos dans lequel se débattent les personnages.

[1] Caryl Férey, Zulu, éd. Gallimard, 2008, p. 13.

Caryl Férey, Zulu, traducere din limba franceză de Simona Negrea, Editura ALL, Bucureşti, 2016

 

Despre autor

Cyrielle Diaz

Cyrielle Diaz

Cyrielle Diaz est la responsable du Bureau du livre et de l’écrit (Biroul de promovare a cărții) de l'Institut Français de Bucarest.

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