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Une correspondance singulière ou l´histoire d´une amitié

Parmi les traditions littéraires qui se diluent à la suite des mutations technologiques qui ont bouleversé nos habitudes, celle que l´on regrette le plus est peut-être la fin, à moyen terme, des correspondances entre écrivains. En effet, on est bel et bien en droit de s´interroger si les auteurs s´écrivent encore. Nul n´ose croire que dans quelques décennies on pourra connaître les échanges entre écrivains contemporains sur les sujets les plus divers, des plus importants aux plus anodins : le temps qu´il fait, les voyages entrepris, les impressions sur les présentations de livres ou les opinions sur leurs confrères qui tiennent le haut du pavé.

Il y a un siècle, une lettre était le moyen le plus courant pour établir une correspondance régulière avec quelqu´un d´autre. Si le ton était parfois informel, d´ordinaire plus proche d´un registre oral, la formulation dépendait beaucoup de la relation que l´on entretenait avec son correspondant. Il y avait naguère des lettres où certains écrivains s´appliquaient comme s´il s´agissait d´un roman ou d´un essai : la même rigueur stylistique, le même vocabulaire précieux et châtié, le même souci de la perfection. Il arrivait aussi qu´un écart –au niveau du langage, du lexique, du maniement de la langue-séparât les deux correspondants. C´était le cas de la correspondance entre Romain Rolland, né à Clamecy (Nièvre) le 29 janvier 1866, prix Nobel de Littérature en 1915, auteur du roman en plusieurs tomes Jean-Christophe, roman de la vie d´un compositeur de génie, roman d´apprentissage et tableau du monde intellectuel européen de l´époque, donc correspondance entre ce grand écrivain français, pacifiste et conscience critique de l´Europe qu´était Romain Rolland, et celui qui, au début de la correspondance, n´était qu´un vagabond roumain, quasiment un gueux, qui avait eu maints petits métiers, qui avait appris le français – langue qu´il estropiait en l´écrivant -à l´âge adulte, en Suisse où il vivotait, et qui répondait au nom de Panaït Istrati.

Né à Braïla, port roumain sur le Danube, le 10 août 1884, Panaït Istrati était fils d´une lavandière roumaine et d´un contrebandier grec. Il n´avait que deux ans lorsque son père fut tué par des garde- côtes. Il a très peu étudié puisque dès son enfance il a dû travailler pour échapper à la misère qui rongeait sa famille. Il fut d´abord apprenti chez un cabaretier, puis chez un pâtissier albanais. Il fut ensuite marchand ambulant, manœuvre, soutier à bord de paquebots du Service maritime roumain. Il s´est intéressé à la lecture et ses voyages l´ont mené en Europe, au Proche-Orient et au nord de l´Afrique. C´est à cette époque aussi qu´il a épousé des idées révolutionnaires et dirigé un journal syndical des travailleurs portuaires. Il maîtrisait, outre le roumain, le grec et le turc avant tout contact avec la langue française.

En 1916, après avoir contracté la phtisie, il a séjourné dans un sanatorium suisse à Leysin où il a fait la connaissance-décisive dans sa vie ultérieure –de Josué Jehouda qui lui a appris le français et lui a fait découvrir l´œuvre de Romain Rolland qui est devenu son maître à penser. Panaît Istrati a alors commencé à écrire en français, certes un français encore rudimentaire, plein de fautes d´orthographe et de syntaxe, mais où naissait déjà la vocation d´un futur grand conteur. Il a alors décidé d´envoyer un manuscrit à Romain Rolland qui ne l´a pas reçu pour cause de déménagement.

En 1921, alors qu´il était photographe ambulant à Nice, malade, seul et sans le sou, Panaït Istrati a tenté de se suicider. Au moment où il fut sauvé, quelqu´un s´est rendu compte qu´il portait sur lui une lettre et un manuscrit adressés à Romain Rolland. Ce fut le début d´une correspondance et d´une profonde amitié entre les deux hommes (leur première rencontre eut lieu le 25 octobre 1922), le grand écrivain français Romain Rolland et le futur écrivain roumain de langue française Panaït Istrati. Dès le début de leur correspondance, puis de leur amitié, Romain Rolland s´est aperçu qu´il était devant un conteur en puissance, un talent qui devrait être peaufiné pour pouvoir éclater au grand jour : «Je viens de voir Marcel Martinet, qui est chargé de la direction littéraire de L´Humanité. Il est bien décidé à publier le récit que vous avez envoyé à Desprès. Et il le fera passer le plus tôt qu´il pourra, c´est-à-dire dans un des prochains numéros du dimanche (où il y a une page réservée à la littérature). Ecrivez-moi vos pensées et les souvenirs de votre vie. Je vous lis avec une sympathie profonde. Et je suis certain que cette sympathie sera partagée par bien d´autres, quand vos écrits publiés commenceront à vous faire connaître» (lettre de Romain Rolland à Panaït Istrati datée du vendredi saint 1921).

Romain Rolland a donc parrainé la carrière littéraire de Panaït Istrati qui, au fil du temps, a perfectionné son français et a publié dès 1924 une quinzaine de titres-romans ou contes autobiographiques avec le héros, son alter go, Adrien Zograffi – empreints de lyrisme, d´aventure et d´humanité. On l´a souvent rapproché de Jack London. Certes, on peut trouver des analogies entre les œuvres des deux écrivains : le même goût de l´aventure, la même communion avec la nature, le même sentiment de fraternité à l´égard des pauvres et des déshérités. Néanmoins, chez Istrati il y a l´errance en Orient -«Il a cette sagesse de l´Orient sur laquelle on a tout écrit», Joseph Kessel dixit- et toute une profusion de personnages hauts en couleur, des personnages –comme entre autres les haïdoucs, brigands de grand chemin, mais généreux pour les pauvres du voisinage- qui nous font découvrir tout un univers très particulier. Un jour, Panaït Istrati a écrit : «Je suis venu au mot cosmopolite». Son cosmopolitisme était une des caractéristiques de son romantisme et un des moyens d´exprimer sa fraternité universelle. Enfin, son talent de conteur lui a valu le surnom, dont Romain Rolland lui-même l´a affublé, de «Gorki des Balkans».

Comme l´a affirmé, à juste titre, Linda Lê dans sa présentation des Œuvres de Panaït Istrati dans la collection Libretto chez Phébus, il n´était pas un sage résigné, mais plutôt un dissident, un réfractaire : «Il se défend d´être un marchand d´émotions, de s´attacher à rendre le lecteur esclave du drame avec dénouement, du suspens sentimental. Ses héros sont des parias, des proscrits, des êtres dont le ressort premier est l´inconséquence. En cela, il est proche du mage du Nord qu´est Knut Hamsun, lequel, dans un texte intitulé «De la vie inconsciente de l´âme» a édicté les principes de son art, qui consiste à restituer «le désordre incalculable des sensations, la délicate vie imaginative tenue sous la loupe, ces errances de la pensée et du sentiment en l´air, ces voyages sans pas, sans traces, avec le cerveau et le cœur, d´étranges activités des nerfs, le murmure du sang, la prière des os, toute la vie inconsciente de l´âme». Les vagabonds frénétiques d´Istrati sont les frères des héros de Hamsun». Malgré tout ce qui les rapprochait littérairement et esthétiquement, la politique séparait néanmoins Knut Hamsun (Prix Nobel de Littérature en 1920) de Panaït Istrati. Alors que le premier, enivré par les mythes païens et germaniques, a sombré dans la collaboration pendant l´occupation de la Norvège par les troupes nazies lors de la seconde guerre mondiale, le second, mort avant le conflit, avait toujours œuvré pour la recherche de la justice contre les inégalités sociales.

Sa fréquentation de Romain Rolland et la correspondance qu´ils ont entretenue tous les deux ont renforcé leurs liens d´amitié. De leur correspondance se détachait un parfum de véritable communion. La croyance en l´idéal communiste les a rapprochés davantage. C´est pourtant l´idéal communiste – ou la défiguration qu´il a subie d´après Panaït Istrati – qui a fini par jeter un froid dans leurs rapports.

Panait Istrati, Nikos-Kazantsakis (1933)

En effet, en 1927, Panaït Istrati a entrepris, avec l´écrivain grec Nikos Kazantzakis, un voyage en Urss à l´occasion du dixième anniversaire de la Révolution de 1917. De ce long  voyage, il a ramené au bout de deux ans,  un livre, Vers l´autre flamme (avec un sous-titre éloquent : Confession pour vaincus)-qui a eu en partie la collaboration de Victor Serge et de Boris Souvarine- qui a constitué un foudroyant réquisitoire contre le régime stalinien. Romain Rolland, à qui il a fait part de l´intention de dire la vérité, l´a supplié de ne pas publier le livre, histoire de ne pas donner des armes aux ennemis du peuple, c´est-à-dire, aux bourgeois capitalistes. Cependant, malgré l´amitié qui le liait à son «maître à penser», Panaït Istrati n´en a eu cure. Un premier extrait –évoquant les accusations infâmes adressées à A.I. Roussakov, beau-père de l´écrivain révolutionnaire Victor Serge-est paru, qui plus est, dans La Nouvelle Revue Française, un organe qualifié de «bourgeois» par Romain Rolland,  qui n´a pas manqué de faire reprocher ce fait à son protégé. Dans une lettre datée du 7 octobre 1929, Romain Rolland a été particulièrement dur à l´égard de Panaït Istrati : «Je viens de lire votre article de la N.R.F-il me consterne. Rien de ce qui a été écrit depuis dix ans contre la Russie par ses pires ennemis, ne lui a fait tant de mal que ne lui en feront vos pages. Je ne sais pas si vos amis s´en trouveront mieux : je ne crois pas, je crois qu´ils s´en trouveront pire. Mais pour vos amis, tout un grand peuple, tout un régime est flétri. Pour vos amis, les innocents, les héros, les martyrs volontaires, tous pêle-mêle sont recouverts d´un flot de mépris. Votre justice est la suprême injustice. Il est inique de généraliser à cent millions d´êtres les malpropretés d´une douzaine, d´une centaine. Et les seuls à tirer profit de cette vengeance forcenée, c´est la réaction. Comment ne l´avez-vous pas compris ? La fureur est une folie. Elle détruit ce qu´elle veut sauver. Vous auriez pu dire tout l´essentiel de cette affaire, sans nuire à ce qui est sain en Russie, et qui mérite d´être sauvé, défendu, exalté».

Panaït Istrati a répondu à Romain Rolland dans une lettre datée du 18 octobre : «Mon ami, c´est juste  ce que vous me dites de votre point de vue. Nous n´avons, ni la même connaissance de la Russie, ni les mêmes sentiments à l´égard de nos amis politiques. (Je dirai même à l´égard de la classe ouvrière, telle que je l´ai vue écrasée là-bas, par les miens). Vous me rendez responsable de cet acte comme s´il était capable d´organiser à lui seul une croisade capitaliste contre l´Urss. Je suis responsable du peu d´un certain affaiblissement de la confiance qu´il provoquera dans le sein de l´Internationale. Cela, je l´ai voulu, et je le voudrais que cet affaiblissement aille jusqu´au bout, tuant ce parti «communiste» farci de chenapans et obligeant les canailles de là-bas de faire place aux vrais révolutionnaires. Je crois avoir agi en homme, en ouvrier et en révolutionnaire».

Il n´y a jamais vraiment eu rupture entre eux, mais les rapports se sont naturellement refroidis. Romain Rolland surtout en tenait rigueur à Panaït Istrati pour ses engagements politiques quoiqu´il se soit en quelque sorte insurgé- sans le défendre pour autant-  contre l´exécration publique qui s´est abattue sur l´écrivain roumain, victime d´une campagne de dénigrement des milieux communistes français, une campagne menée surtout par le quotidien L´Humanité et son directeur littéraire Henri Barbusse, célèbre écrivain, lauréat en 1916 du Prix Goncourt pour son roman Le Feu, inspiré par son expérience dans la Grande Guerre.

Malade (atteint de tuberculose) et victime d´attaques sordides, Panaït Istrati a décidé de rentrer en Roumanie où il était surveillé par la police politique de l´époque –La Sigourantsa-  qui, malgré la polémique qui s´était déclenchée en France, le suspectait encore d´accointances communistes.

La correspondance avec Romain Rolland ne s´est pas interrompue mais les désaccords étaient toujours visibles. À la suite d´une nouvelle campagne en France où une interprétation un tant soit peu abusive des paroles de Panaït Istrati induisait à une dérive fasciste et antisémite de l´auteur, celui-ci a voulu s´expliquer auprès de son ami et mettre un terme à cette campagne, ceci dans une lettre envoyée le 21 mars 1935. Romain Rolland lui a répondu une semaine plus tard en des termes particulièrement durs, surtout concernant une lettre ouverte que Panaït Istrati avait adressée à l´architecte –décorateur et combattant antifasciste Francis Jourdain où il dénonçait, se réclamant du seul souci de la vérité, les attitudes de certains communistes juifs. Romain Rolland  a accusé Panaït Istrati d´avoir tristement sombré dans le nationalisme roumain voire l´antisémitisme. À la fin de la lettre Romain Rolland a écrit que seule l´art pourrait sauver Panaït Istrati : «Malheureux que vous êtes, quelle folie vous tient donc englué dans la politique, où vous ne comprenez rien, où vous n´avez jamais rien compris ! Vous ne savez qu´y être l´instrument aveugle et déréglé des pires politiciens. Une fois pour toutes, retirez-vous de l´action ! Vous n´y faites que du mal, aux autres et à vous. Écrivez  vos récits ! S´il est un salut pour vous, il ne peut être que dans l´art».

Cette lettre fut écrite quelques jours avant le décès de Panaït Istrati, le 16 avril 1935. Romain Rolland, mort le 30 décembre 1944, a survécu encore quelques années à son ami roumain.

Un an après la mort de Panaït Istrati, André Gide, a publié son Retour de l´Urss suivi de Retouches à mon retour de l´Urss où, à la suite d´un voyage à la patrie du socialisme, il rompait spectaculairement avec le régime stalinien. En 1940, l´écrivain britannique d´origine hongroise Arthur Koestler publiait Zéro et l´Infini (Darkness at noon, en anglais), un réquisitoire romanesque contre les procès de Moscou. C´était en quelque sorte la victoire posthume de Panaït Istrati, le premier intellectuel européen à avoir critiqué d´une perspective de gauche la supercherie stalinienne.

Après trois ou quatre décennies dans le limbe, les ouvrages et la figure de Panaït Istrati sont aujourd´hui réhabilités alors que l´on ne fréquente plus guère, malheureusement,  l´œuvre de Romain Rolland.

Cette nouvelle édition de la Correspondance (1919-1935) entre Panaït Istrati et Romain Rolland est établie, présentée et annotée par Daniel Lébault et Jean Rière. Elle est riche de plus de six cents pages et inclut des annexes très intéressantes –avec des lettres  d´autres figures importantes proches des deux écrivains, des articles, des pages du Journal de Romain Rolland- qui permettent au lecteur de mieux comprendre cette correspondance. Contrairement à l´édition de 1990, celle-ci, par souci d´authenticité, a gardé le texte brut des lettres de Panaït Istrati où l´on peut se rendre compte du travail acharné de l´auteur pour mieux maîtriser une langue qui n´était pas sa langue maternelle.

Le lecteur a donc entre les mains une formidable et riche correspondance entre deux écrivains, doublée de l´histoire d´une amitié qui, malgré tout, a pu survivre tant bien que mal aux détours politiques de l´époque.

Panaït Istrati et Romain Rolland, Correspondance (1919-1935), édition établie, présentée et annotée par Daniel Lérault et Jean Rière, Éditions Gallimard, Paris, mai 2019      

 

Despre autor

Fernando Couto e Santos

Fernando Couto e Santos

Né en 1965, Fernando Couto e Santos est professeur de portugais et de français à Lisbonne et il suit régulièrement l’actualité littéraire internationale. Il tient depuis une dizaine d´années un blog en français intitulé „La plume dissidente” et il écrit régulièrement des chroniques littéraires pour l’édition de Lisbonne du „Petit Journal”, le média en ligne des expatriés francophones. Il s’intéresse beaucoup à la culture roumaine et collabore depuis plusieurs années avec l’Institut Culturel Roumain de Lisbonne, en participant à des colloques, en donnant des conférences, en présentant des livres sur des auteurs comme Dinu Flămând, Lucian Blaga, le critique littéraire Marian Papahagi, Panaït Istrati, Mihai Zamfir. Pour son blog, il a déjà écrit sur Mihail Sebastian, Gherasim Luca, Emil Cioran, Mircea Eliade, Matei Vişniec et Gabriela Adameşteanu. Il a présenté l’oeuvre du peintre et dessinateur Tudor Banuş, lors de l’inauguration de l’exposition qui lui a été consacrée à l’Institut Culturel Roumain de Lisbonne (le 3 mai 2018).

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