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L’universalisme de la littérature a créé l’histoire authentique de l’homme (Milan Kundera)

Între 10 şi 13 mai 2017, a avut loc la Bled, în Slovenia, cea de-a 49-a întâlnire a scriitorilor din cadrul PEN International, cunoscuta organizaţie internaţională a scriitorilor, care apără libertatea de expresie, drepturile minorităţilor, luptă împotriva discriminărilor de orice fel şi militează pentru pace. Vă propun mai jos textul comunicării mele (în limba franceză), comunicare susţinută în cadrul secţiunii „Guerre et paix” („Război şi pace”). Am participat la întâlnirea de la Bled în calitate de reprezentantă PEN România. (Adina Diniţoiu)

Je voudrais commencer cette communication sur le thème « Guerre et Paix » en reprenant la citation de Milan Kundera que j’ai utilisée comme titre de mon texte: « L’universalisme de la littérature a créé l’histoire authentique de l’homme ». Au-delà de l’humanisme des Lumières – tellement contesté aujourd’hui à cause des deux guerres mondiales qui ont quand même accompagné en contrepartie les réalisations du XXème siècle, remplacé souvent par le concept de « posthumanisme », qui se propose effectivement un « nouvel humanisme » qui pourrait résister aux idéologies –, je crois que la littérature, avec son langage universel, pourrait et peut par élection résister à l’idéologie (la cause des désastres, des guerres) et continue de proposer un universalisme très humain et essentiel pour ce que Milan Kundera appelait « l’histoire authentique de l’homme ». Si les intellectuels/ écrivains (même les plus brillants) n’ont souvent pu résister aux idéologies intolérantes et violentes, la littérature authentique, elle, n’a jamais été idéologique : la littérature, les arts, le champ artistique dans son ensemble comme territoire exemplaire de la créativité humaine constitue, à mon sens, « l’histoire authentique de l’homme » et notre résistance à l’idéologique.

Mais il est temps, peut-être, à réhabiliter/ à rehausser le statut de la littérature dans notre monde globalisé mais confronté aujourd’hui avec tant de particularismes violents, et à mon appui, je me permets de citer ici un théoricien et universitaire roumain (Horea Poenar) qui parle de l’importance de la littérature (et de la théorie littéraire) pour le monde contemporain : « C’est le temps peut-être de réaffirmer l’importance de la littérature et d’avoir le courage de remettre la théorie littéraire en contact avec les problèmes majeures du monde dans lequel nous vivons. De réaffirmer, en pleine célébration du globalisme post-Idée et en pleine peur envers toute dimension universaliste, la forme d’universalisme de la littérature, celle qui a créé, comme le dit Milan Kundera, l’histoire authentique de l’homme. C’est une forme d’universalisme accessible seulement à l’art, parce que la science ou les cadres de la politique où nous vivons aujourd’hui ont tout au plus accès à la généralisation, à la façon de trouver donc une identité valable (ou qui doit être valable, donc doit être imposée) partout. Il est temps peut-être, dans le monde qui a été préparé pour nous et où nous sommes tout le temps disciplinés à vivre et à penser selon les bonnes manières, de réaffirmer la manière de la littérature ».

A propos de cette idée de réaffirmer la manière de la littérature, je voudrais prendre deux exemples littéraires, dans deux romans (français) extraordinaires, qui traitent de la littérature face à l’idéologie et respectivement à la guerre. Il s’agit de Pas pleurer de Lydie Salvayre (éd. Seuil , Prix Goncourt, 2014) et Le quatrième mur de Sorj Chalandon (éd. Grasset & Fasquelle, Prix Goncourt des lycéens, 2013 et également Prix Liste Goncourt – Le Choix roumain de la même année).

Née d’une mère catalane et d’un père andalou, réfugiés en France pendant la Guerre civile espagnole de ’36, Lydie Salvayre écrit un livre bouleversant dédié à la mémoire de sa mère, un livre où un destin individuel – ou autrement dit l’histoire personnelle de sa mère – retrace le cours de la grande Histoire, en nous faisant comprendre, de la manière la plus propre à la littérature, d’un côté, que les vies des individus se soumettent inévitablement à l’Histoire, et de l’autre, que cette Histoire est souvent le résultat des excès, des fanatismes, des extrémismes – répétables – des gens. Et qu’au-delà des idéologies et des extrémismes – qui conduisent à la terreur, à la répression, aux crimes –, ce qui compte, c’est la vie des individus, placés en-deçà des turbulences historiques et idéologiques. Le roman de Lydie Salvayre rend compte des massacres des deux côtés de la Guerre civile de ’36, les phalangistes soutenus par l’Eglise catholique, contre les socialistes et les communistes, deux fronts animés par deux idéologies opposées mais également meurtrières, en disant que la vie (individuelle) est ailleurs et en sauvant l’idée d’humanisme contre celle d’idéologie grâce au pouvoir de la littérature de parler de la vie concrète de l’individu.

Le roman propose deux plans naratifs ; en parallèle avec l’histoire de sa mère nonagénaire, Lydie Salvayre raconte le témoignage de Georges Bernanos, l’écrivain catholique (ancien partisan de l’Action française) qui a eu le courage de démasquer, dans Les Grands Cimetières sous la lune (1938), les crimes perpétrés par les nationalistes espagnols avec l’accord tacite de l’Eglise catholique, pendant cette année-là, 1936, « l’été radieux de ma mère, l’année lugubre de Bernanons » qui restera, de façon différente, inoubliable pour tous les deux, écrit Lydie Salvayre. Ces deux plans narratifs alternent, dans un roman troublant sur « la mémoire, l’histoire, l’oubli », pour citer le titre d’un livre de Paul Ricoeur.

Bernanos ne peut pas regarder sans horreur tous ces crimes perpétrés au nom de la « sainte nation » et de la « sainte religion » par un petit groupe de fanatiques obsédés par leurs dogmes. Son témoignage (d’intellectuel catholique et monarchiste) lui attirera, évidemment, l’antipathie de la droite catholique. De l’autre côté, les révolutionnaires de gauche arriveront aux mêmes horreurs, aux mêmes crimes. Lydie Salvayre montre comment, dans un village espagnol au fin fond du monde, les idéaux révolutionnaires communautaires et communistes reviennent, peu de temps après, au même besoin de contrôle, de prise du pouvoir (v. par exemple le conflit survenu entre l’idéaliste José et le pragmatique Diego, le premier finit par être tué), et à une forme de haine contre le camp adverse (même entre les formations de gauche).

L’histoire trans-individuelle, la mémoire et l’oubli personnel forment ensemble, dans Pas pleurer, un discours littéraire d’une grande beauté, qui nous rappelle le fait qu’un des rôles importants de la littérature est le rôle testimonial, celui de témoigner : déposer un témoignage personnel au nom de l’humanité et de l’humanisme (tellement compromis, malheureusement) devant les idéologies aveugles qui font l’histoire.

Quant à Sorj Chalandon, journaliste du quotidien Libération et ensuite de l’hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné, il a été longtemps reporter de guerre – au Liban (de 1981 jusqu’à 1987), en Irlande de Nord – et son roman Le quatrième mur décrit les expériences terribles de la guerre au Liban. Tout le contenu dramatique et émotionnel qu’il n’a pas pu communiquer dans les reportages de guerre est transféré donc au roman. En écrivant un roman sur la machine infernale de la guerre – qui est une machine universelle, au fond, malgré les espaces différents où il se manifeste, ou la technologie plus ou moins développée à laquelle il fait appel –, Chalandon réfléchit, en fait, non seulement sur le pouvoir irrationnel, incontrôlable de cette machine de s’emparer de l’individu, de l’entraîner dans son engrenage, mais aussi sur le pouvoir de l’art devant cette machine terrifiante.

Le protagoniste, le metteur en scène Georges, ancien étudiant militant et gauchiste (soixante-huitard), promet à son ami Samuel Akounis (un Juif grec qui avait été enfermé pendant la dictature des Colonels, en Grèce), à présent moribond, de monter l’Antigone de Jean Anouilh au Liban, dans la zone neutre, avec des acteurs appartenant à tous les fronts combattants.

Monter une pièce de théâtre – l’Antigone de Jean Anouilh – dans la zone de guerre ne signifie nullement apporter la paix, évidemment, ils s’en rendent compte tous : le protagoniste, lui-même révolutionnaire et à présent metteur en scène ; les acteurs, mais aussi ceux qui les aident à organiser cet événement (les officiels, les personnes de contact, le chauffeur de taxi de Georges, qui le conduit dans les zones de conflit). Cela ne signifie qu’obtenir un moment d’accalmie, deux heures d’arrêts des hostilités sur tous les fronts – palestiniens, israéliens, chiites, sunnites, chrétiens – au nom de l’art. Mais finalement, au bout d’une série de tribulations très risquées – Georges affronte la mort à chaque coin de rue à Beyrouth –, après les rencontres avec les acteurs et les tentatives de faire des répétitions, la représentation n’aura pas lieu… le livre finit quand Georges lui-même est sur le point d’être tué. Attaqué par un canon, le taxi dans lequel se trouvent Georges et son chauffeur prend feu, et les deux n’auront aucune chance de survivre (c’est ce qui nous suggère la fin du roman).

Devant la cruelle machine de guerre, l’art est, apparemment, une utopie. Chalandon remet en question les limites mêmes de l’art : face à la guerre – qui fait ressortir des comportements, des réactions inconnues du psychique humain –, l’art pourrait se montrer une utopie tragique. En suivant les traces d’un humanisme classique, pour ainsi dire, Georges a essayé de faire appel aux moyens de l’art – du théâtre, en l’occurrence – au nom de la liberté, de la tolérance et de la paix, mais apparemment il a échoué dans sa démarche artistique et humanitaire (comme les personnages de la tragédie de Sophocle, d’ailleurs, tragédie réécrite par Jean Anouilh).

Le quatrième mur est un livre puissant et troublant (surtout qu’il n’est pas démonstratif ou d’un optimisme factice, mais par contre, d’un réalisme dur), qui réussit à se rapprocher des territoires obscures de l’humain – vu en tant qu’individu (Samuel Akounis, Georges), ou bien en tant que groupe ou collectivité (l’écrivain ne condamne, ne moralise et ne justifie aucun des camps/groupes religieux impliqués dans le conflit). Chalandon a déclaré qu’il a voulu, tout simplement, témoigner/ rendre compte, sans juger ou condamner et sans offrir des réponses, mais réussir à saisir ce territoire gris (non pas blanc ou noir) de l’être humain – l’âme grise, avec son expression – qui parfois conduit à la guerre, et parfois à l’art.

Je terminerai mon propos sur cette idée qu’on retrouve chez les deux écrivains cités ci-dessus : l’idée que la littérature est un langage universel et un témoignage – loin de toute idéologie –, un témoignage de l’humain sous tous ses formes (les plus paradoxales), celles qui créent et celles qui subissent l’histoire, et par ce fait-même, la littérature est une forme de résistance et l’un des discours privilégiés qui puissent rendre compte de la complexité de l’être humain et de ses valeurs authentiques, l’un des discours, donc, sur lequel prendra appui tout humanisme ou tout nouvel humanisme.

Texte présenté à la 49ème Rencontre Internationale d’Écrivains (dans la section « Guerre et paix ») de PEN International, Bled, Slovénie, 10-13 mai 2017

Despre autor

Adina Dinițoiu

Adina Dinițoiu

Critic literar, jurnalist cultural și traducător din franceză, redactor la „Observator cultural”. Colaborează/a colaborat cu cronică literară la „Dilema veche”, „Dilemateca”, „România literară”, „Radio Romania Cultural”, „Bookaholic” etc. Este autoarea cărților „Proza lui Mircea Nedelciu. Puterile literaturii în fața politicului și a morții”, Editura Tracus Arte, 2011, şi „Scriitori francezi la Bucureşti (interviuri)”, Editura Vremea, 2014. A tradus din franceză: „Opiul intelectualilor” de Raymond Aron (Editura Curtea Veche, 2007), „Antimodernii. De la Joseph de Maistre la Roland Barthes” de Antoine Compagnon (Editura Art, 2008, în colaborare cu Irina Mavrodin), „Sentimentul de impostură” de Belinda Cannone (Editura Art, 2009), „Patul răvăşit” de Françoise Sagan (Editura Art, 2012), „Ţara aceasta care-ţi seamănă” de Tobie Nathan (Editura Ibu Publishing, 2016, în colaborare cu Jianca Ştefan). Textele sale pot fi găsite și pe blogul personal: http://adinadinitoiu.blogspot.ro

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