Virgilia est la femme de Virgiliu. Plus âgée que lui. Réfléchie. Ne prend pas au sérieux son époux. Virgiliu est ingénieur du génie rural. De son maintien droit, altier, vêtu d’un paletot en étoffe chaude et fine, marron foncé, un peu trop grand pour lui, boutonné jusqu’au menton, l’air sorti de la vieille garde-robe de son grand-père, il arpentait, de novembre à avril, le département du Maramureș pour diverses affaires. Il lui restait plus que deux ans à tirer jusqu’à la retraite. Virgilia était déjà retraitée, de l’enseignement. Les deux vivent à Baia-Sprie1, rue Bocor-Wolf, dans un studio HLM. Virgilia est brune, au visage ovale, aux traits réguliers, au teint délicat, distinguée, aux cheveux d’un noir de jais, doux, brillants, coiffés en une torsade enroulée par-dessous et fixée avec une barrette, au cou gracile.
De novembre à avril, Virgilia portait un mouchoir en soie bariolée. Le paletot de Virgiliu et le mouchoir de Virgilia étaient en total contraste. Tous les jours, Virgilia faisait du crochet jusqu’à quinze heures, puis se rendait au monastère tout près de la ville. Plusieurs dames tout comme elle s’y réunissaient autour du sage moine Halmagi. Virgilia y avait appris, entre autres, pour « le saint apôtre qui disait aux Philippiens : Mes frères… », pour : « Seigneur, aie pitié de nous » et pour : « Donne-nous, Seigneur ».
Aux côtés des dames : Sarolta, Aurora, Bika et Manda, Virgilia avait appris de même pour la réincarnation, pour le Livre des Morts, le tibétain, ou l’égyptien, où le cœur du défunt est déposé sur l’un des plateaux de la balance, sur l’autre étant assise la Justice, et pour la confession du défunt : « J’ai donné du pain à l’affamé, j’ai protégé le faible contre le puissant… Je n’ai pas affligé et fait pleurer, je n’ai pas tué2… ». La voix du moine Halmagi était susurrante, douce. Virgilia s’était vu confier l’une des précieuses clés de la bibliothèque dudit monastère. Elle y allait pour étudier. Ce n’est que vers vingt-deux heures que la dame de Virgiliu regagnait leur appartement du troisième étage.

Virgiliu et Virgilia étaient modestes, honnêtes, là où il fallait filer un coup de main, ils le faisaient, mais manquaient un peu de dynamisme. Virgiliu, surtout, qui comptait les jours jusqu’à la quille, la retraite, la tranquillité, la paix. Le soir du vingt-deux février deux mil seize, qu’il restait à Virgiliu plus que six cent onze jours jusqu’au bonheur final, tout s’en alla au diable.
Ça se passa à peu près comme suit : Virgiliu était en train de manger dans la cuisine un sandwich au saumon et du boudin noir végane, à vingt-deux heures, où la clé grinça dans la serrure de sûreté. Virgilia entra dans le vestibule. Elle se déshabilla et enfila sa tenue d’intérieur. Virgiliu continuait de mâchonner. Virgilia s’assit sur une autre chaise de cuisine tandis que Virgiliu méditait aux améliorations foncières du département du Maramureș. Virgilia vrilla du regard celui de son époux. Elle se mit à jacasser. Virgiliu écarquillait les yeux, de plus en plus, jusqu’à ce qu’ils soient prêts à lui sortir de la tête.
Virgilia continuait de parler, sans plus regarder Virgiliu mais fixant maintenant l’un des angles de la cuisine, où une araignée s’affairait à parachever sa toile :
***
« J’ai beaucoup médité, Virgiliu, j’ai lu à la bibliothèque du monastère environ six heures chaque jour, avec madame Sarolta. J’ai posé un tas de questions au moine Halmagi, appris plein de choses, à mon âge je me suis remise à étudier, parmi les livres et les dames-jeannes de vin du monastère. Virgiliu, Halmagi possède une Volvo, plusieurs maisons monastiques ; il s’éclipsait en ville, à son retour on allait se promener dans ses jardins aux arbres rares plantés de ses blanches mains rapportés d’où il a pu, de Rome, de chez les nonnes basiliennes près de Brescia. Ils se sont tous acclimatés ici, au monastère, Virgiliu. Tu n’es pas attentif, là. Tu pourrais mâchonner et écouter à la fois. Lorsque le pouvoir change de main, on a besoin de nouveaux enseignements pour vous éclaircir cet ordre nouveau. Un peu comme chez nous après la révolution, Virgiliu. Le moine Halmagi offre le gîte et le couvert aux impuissants. Il prodigue son enseignement à qui s’applique à s’éclaircir les choses.
S’il me fallait, là, de suite, définir la Mort, qui t’effraie tant, toi, Virgiliu, qui te terrifie au point de te donner l’air bossu et piteux, je dirais qu’elle est aussi un chemin de la Vie, comme une sorte de chemin intérieur, quoique les notions d’‘intérieur’ et d’‘extérieur’ aient perdu de leur signification, mais je m’en sers malgré tout pour te suggérer, à toi, le chemin, la voie, le nœud ou le noyau de l’être, or celui qui arrive à le parcourir de son vivant, eh Virgiliu, n’aura plus à le faire, de manière condensée, intensive, à l’instant de sa mort. Peut-être bien est-ce vrai, faudrait l’expérimenter. Ça fait des mois que je m’interroge : quelle est la différence entre le ‘Bardo’, l’état intermédiaire décrit dans le Livre des Morts tibétain3, et l’univers de la ville dans laquelle on vit tous deux ?! Peut-être bien qu’il n’y a aucune différence. Le moine Halmagi lui-même n’a pas encore la réponse. Tandis qu’après la mort, Virgiliu, le repère est clair : Dieu, Jésus et les paroles de l’Évangile. Sans ces trois choses, n’est-on pas traqués, dans la vie et dans l’au-delà, Virgiliu ? Ne succombe-t-on pas à des illusions, fausses identités, idoles et autres refuges imaginaires, Virgiliu ? Qu’en dis-tu ? La crainte, l’effroi ne sont-ils pas derrière notre fuite ? N’est-on pas ballotés de tous côtés par d’innombrables houles et tempêtes, dont moi je ne connais pas la nature, qui nous effraient, nous épouvantent, et que l’on fuit en quête de la lumière, laquelle lumière pourtant est déjà sur nous, en nous ?!
Dans le Livre des Morts tibétain il est clairement dit, j’y ai lu mot pour mot qu’une seule alternative s’offre à toi, c’est-à-dire deux Grandes Voies, Virgiliu. Hélas ! la lumière est tellement forte, inconnue à nos yeux, qu’elle nous fiche la trouille. Alors qu’en fait elle nous rapproche des choses diffuses, familières, mondaines, exactement comme tu le fais, toi. Au final on apprend qu’il en va de même pour la vie : c’est tout aussi lumineux. Pour peu que tu sois conscient de la voie que tu prends, Virgiliu. Hélas ! la Mort semble être rien de plus que la voie de la Vie.
Mais ce n’est que d’une manière supercondensée et ‘obligatoire’, sans triche ni esquive possible, que l’on peut s’acheminer vers le centre de l’être en passant (aussi) par nos propres créations. C’est en gros ce que moi, ta Virgilia, ai puisé du Livre tibétain et du Livre égyptien des Morts, Virgiliu. Le renoncement, la délivrance, choses dont on est peu capables dans la vie !
La mort consciente de l’Apocalypse de Jean, vécue, consommée de notre vivant, symbolique, sinon allégorique, le chemin vers la lumière, afin que l’on puisse franchir sans le moindre tourment le seuil entre notre monde et un autre, Virgiliu mon bienaimé ! ».
***
Virgiliu se sentait manquer d’air. Il avait arrêté de mâchonner depuis un bon moment. Il roulait les yeux vers sa Virgilia, qui continuait d’épier intensément cette araignée tisseuse-là.
« Toi, comment aimerais-tu être enterré, Virgiliu ? Moi, je souhaiterais qu’on m’enveloppe dans un drap blanc, pieds nus, et qu’on me mette comme ça en terre, pour que chacun des éléments de mon corps puisse rapidement réintégrer la Nature. Toi, quel est ton souhait, Virgiliu ?
– Moi, je veux disparaître de cet endroit et me trouver vite ailleurs », bafouilla, pas effrayé mais carrément terrorisé, Virgiliu.
« Ah ! tu es impatient, le Livre des Morts tibétain te va mieux que l’égyptien ! Peut-être bien que tu as raison ! Moi aussi, je pourrais renoncer à certains trucs de l’Apocalypse de Jean. Qu’en dis-tu, Virgiliu ? suis-je folle ?!
– Assurément », eut encore le moyen de dire l’ingénieur du génie rural, sentant des bouchées à demi mâchées de son sandwich au saumon et de son boudin noir végane lui rester en travers de la gorge tandis que quelque chose de noir, de très noir, tibétain ou égyptien, le cernait.
« J’étoouuffe, Virgi… », parvint encore à bredouiller Virgiliu.
« Mais moi, au moins, j’ai le courage de dire ce que je sens et crois, Virgiliu », conclut Virgilia, s’apprêtant à appeler le 112.
En quinze minutes chrono l’ambulance se garait devant l’entrée de l’immeuble. Ils chargèrent Virgiliu sur une civière dans leur véhicule, actionnèrent la sirène. C’était une urgence.
1. La vile où vit et écrit Marian Ilea, une bourgade minière multiethnique (Felsöbánya en hongrois, Mittelstadt en allemand, sur l’ancien site romain de Medio-Monte) à 10 km de Baia-Mare (Nagybánya en hongrois, Neustadt ou Frauenbach en allemand, la préfecture du département), dans le Maramureș (Transylvanie du nord), au pied de la chaîne des volcans éteints des monts Igniș et Gutîi.
2. Il s’agit (à quelques mots près) de passages du Livre des Morts de l’Égypte antique, lorsque durant son voyage vers l’au-delà le défunt clame sa bonne conduite.
3. Le vrai titre du texte bouddhique connu sous le nom de Livre des Morts tibétain est le Bardo Thödol = « la libération par l’écoute dans les états intermédiaires » – à savoir les états de conscience et les perceptions se succédant entre la mort et la renaissance, et dont la description étudiée de son vivant ou récitée par un lama durant l’agonie ou juste après la mort est censée, sinon libérer du cycle des réincarnations, au moins aider à en obtenir une meilleure.
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Récit de l’anthologie „Le Zeppelin du Gnome” (Paralela 45, Pitești, 2018), traduction inédite du roumain et notes de Dominique ILEA





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