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Livre Paris, ou le retour du débat de la gratuité de la culture

Le salon Livre Paris s’est tenu porte de Versailles du 24 au 27 mars dernier. Il s’agit de la plus grande manifestation dédiée au livre et à l’édition en France, et l’une des plus importantes d’Europe, dans un pays où le secteur de l’édition et la production littéraire sont culturellement forts.

Comme chaque année, l’accès était payant : entre 8 euros (pour un billet acheté à l’avance) et 12 euros, hors tarifs réduits et l’entrée était libre pour les moins de 18 ans. Et comme chaque année, des voix se sont élevées pour protester contre la non-gratuité de ce Salon, au premier rang desquelles celles de deux écrivains français très populaires, Maxime Chattam (un auteur de thrillers et de romans de science-fiction, dont la série Autre-Monde,) et Bernard Pivot, président de l’Académie Goncourt.

Ainsi, Maxime Chattam déclarait, le 28 février, sur sa page Twitter : « (…) je boycotte le prix d’entrée excessif du #Salon Du Livre De Paris On paye un livre, pas l’accès à la lecture (ou alors symbolique) ». Sa prise de position n’est pas nouvelle ; il y a quelques années, à l’occasion de la présentation d’un de ses livres chez son éditeur, il avait défendu le livre au format poche : un livre plus petit et à la qualité légèrement moindre, mais qui a l’avantage d’être deux à trois fois moins cher qu’un ouvrage en grand format ; ce qui favorise une certaine « démocratisation » des œuvres littéraires, au sens où elle deviennent accessibles au plus grand nombre. Un livre en grand format coûte en effet entre 18 et 23 euros, tandis qu’un livre de poche est compris entre 6,50 et 9 euros (un prix de vente que Maxime Chattam considérait même élevé, notamment pour les jeunes…).

Après avoir soutenu la décision de Maxime Chattam, Bernard Pivot s’est malgré tout rendu à Livre Paris pour assurer des séances de dédicaces, à la demande de son éditeur, Albin Michel. En effet, boycotter Livre Paris peut aussi se révéler une stratégie risquée, car ces moments de signatures de livres sont un « passage obligé » pour les écrivains, qui y rencontrent les lecteurs, assurant une fidélisation de leur public – et donc de leurs ventes…

Au-delà de la question de savoir combien « coûte » l’organisation d’un événement comme Livre Paris, et à qui il revient de supporter ce coût (les éditeurs et exposants qui payent leur stand, des mécènes privés, les visiteurs, la Ville de Paris, l’Etat… ?), affirmer que l’accès à la lecture devrait être gratuit, sans aucune autre précision, analyse ou nuance, n’est pas une déclaration anodine, car elle contribue à entretenir le mythe de la gratuité de la culture.

La culture est-elle gratuite ? Non. Toute création, toute production destinée à être consommée par un public, individuellement ou collectivement, a un coût. En revanche, poser la question de l’accès à la culture, notamment pour les personnes dont les revenus ne leur permettent pas, ou peu, de consommer des biens ou des services culturels (car perçus comme non « essentiels »), est pertinente. La culture est-elle un bien comme un autre ? Comment financer le secteur culturel, dont certaines composantes ne sont, d’un point de vue strictement économique, structurellement pas rentables ? Le prix de l’accès à la culture doit-il être supporté par chaque individu, en fonction du désir de consommation culturel de chacun, ou est-ce à la collectivité, à l’Etat, de s’en charger, en consacrant une partie de son budget aux dépenses culturelles ?

Ce sont là des questions essentielles, et qui ont aussi à voir avec le vivre ensemble, la démocratie, et le statut des artistes dans notre société.

Si une grande partie des gens s’accorde à dire qu’un livre doit être payant, de même qu’un spectacle de danse, une pièce de théâtre, pourquoi l’accès à des conférences, à des débats, à des rencontres avec des auteurs (quelques 800 événements de ce type ont été proposés pendant le Salon cette année), devrait-il être gratuit ?

Rappelons-le, l’entrée était libre pour les moins de 18 ans, tandis que les étudiants, chômeurs et retraités ont bénéficié d’un tarif réduit. Dans ces conditions, demander à une certaine partie des visiteurs de s’acquitter d’un prix d’entrée de 10 euros – à Paris, c’est l’équivalent d’une place de cinéma – ne semble pas excessif, dans la mesure où cela leur a permis de rencontrer des centaines d’auteurs, de bénéficier de conseils de lecture de la part des éditeurs et des libraires présents, de s’informer auprès de représentants des organismes publics culturels, de participer à des ateliers pour enfants, de découvrir les cultures du pays mis à l’honneur – le Maroc – ou des pays représentés par les Instituts culturels étrangers. (L’ICR a, d’ailleurs, encore bénéficié d’une belle visibilité sur le Salon et dans la presse française, grâce à l’originalité de son stand…)

Ainsi, créer une taxe d’entrée, c’est aussi accorder une place aux auteurs, reconnaître qu’ils contribuent à alimenter les débats du secteur culturel au-delà de la rédaction et de la dédicace de leurs ouvrages, affirmer en somme qu’ils sont des spécialistes, chacun dans leur domaine, et enfin que la qualité des interventions qu’ils ont faites dans le cadre du Salon justifie que l’on paye pour y avoir accès.

Les chiffres de fréquentation de Livre Paris, cette année, sont plutôt en accord avec cette analyse : il y a une hausse de 3% par rapport à 2016, soit 155 000 visiteurs sur les quatre jours de manifestation. Ceci est la preuve que lorsque la qualité est au rendez-vous, le public ne rechigne pas à payer, qu’il s’agisse d’une somme symbolique ou non.


Cyrielle Diaz est la responsable du Bureau du livre et de l’écrit (Biroul de promovare a cărții) de l’Institut Français de Bucarest.

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