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Eugenia, un témoin de la barbarie

Comment résister, lutter, témoigner, quand tout le monde autour de soi semble hypnotisé par la tentation de la barbarie ? Cette interrogation, on pourrait sans doute la formuler à n´importe quelle époque, quoiqu´il y eût de tout temps des époques plus sanglantes que d´autres. Elle est pourtant formulée dans l´un des romans les plus impressionnants parmi ceux qui ont paru en France depuis le début de cette année. Il s´intitule « Eugenia ». J´écris bien Eugenia et non pas Eugénie, comme on l´écrirait plutôt à la française, puisque Eugenia est une jeune femme roumaine qui dans la tourmente de l´avènement du fascisme dans son pays s´est ingéniée à comprendre l´origine du mal.

Ce roman qui plonge dans l´atmosphère délétère et sombre des années trente et quarante du vingtième siècle en Roumanie fut superbement écrit par un des écrivains français qui forcent le plus l´admiration ces dernières années : Lionel Duroy.

Né le 1er octobre 1949 à Bizerte, en Tunisie, Lionel Duroy est l´auteur de plus d´une quinzaine de romans dont « Le Chagrin » (Prix François Mauriac, Prix Pagnol, Prix Marie Claire et Prix des Lecteurs de la ville de Brive), « L´Hiver des hommes » (Prix Renaudot des Lycéens et prix Joseph Kessel), « Échapper » et « L´Absente », tous publiés chez Julliard, comme ce dernier roman « Eugenia », paru en avril.

Il s´agit d´un récit écrit à la première personne, raconté par Eugenia elle-même, personnage fictif et présumée fiancée de Mihail Sebastian, grand écrivain roumain d´origine juive (de son vrai nom Iosif Hechter), né le 18 octobre 1907 et mort le 29 mai 1945, renversé par un camion soviétique. Mihail Sebastian s´était fait remarquer dès 1934 lors de la parution de son roman « Depuis deux mille ans » qui dépeint la vie d´un jeune roumain entre 1923 et 1933 sous les traits duquel on peut reconnaître Sebastian lui-même en butte à l´antisémitisme particulièrement virulent qui sévissait sur la société roumaine. Le roman a déclenché un tollé à cause de la préface de Nae Ionescu, ancien professeur de Sebastian, devenu idéologue de la Garde de Fer, le mouvement légionnaire d´extrême –droite, nationaliste, intégriste chrétien et antisémite qui a fasciné de jeunes intellectuels comme Mircea Eliade et Emil Cioran. Ce mouvement –d´abord nommé officiellement La Légion de l´Archange Michel -fut créé en 1927 par Corneliu Zelea Codreanu qui trouvait peu exaltante la Ligue de défense nationale chrétienne qu´il avait néanmoins fondée en 1923 avec le vieux professeur nationaliste Alexandru Cuza dont il s´est par la suite séparé. Tous les deux avaient lancé une première campagne contre la naturalisation des juifs et leur présence massive dans toutes les disciplines enseignées à l´université de Jassy (Iaşi, en roumain), ville où vivait une très nombreuse communauté juive. Codreanu avait assassiné en 1924 par balle, devant le tribunal, le préfet de police Manciu. Il fut pourtant acquitté de ce crime, la cour ayant considéré qu´il s´agissait d´un cas de légitime défense. Il fut fusillé en 1938, alors que l´influence du mouvement s´accentuait dans la société roumaine, pendant le gouvernement libéral d´Armand Calinescu.

On peut s´interroger sur les raisons pour lesquelles un juif roumain décide de garder et de publier tout de même, dans son livre, le texte de ce préfacier devenu encombrant. On souscrit toujours là-dessus aux paroles d´Alain Paruit, traducteur en français des œuvres de Mihail Sebastian : il n´avait contre la  préface de Nae Ionescu qu´une seule vengeance possible, c´était la publication de la préface, d´une rare pauvreté intellectuelle, comme nous le rappelait à juste titre Alain Paruit dans la postface à l´édition française de 1998 de « Depuis deux mille ans » (éditions Stock).

Pour en revenir au roman de Lionel Duroy, il décrit, dès le début, on ne peut mieux l´ambiance antisémite dans laquelle baignait la société roumaine. Bien que dans les années trente la Roumanie fût une démocratie parlementaire et que pour les cercles humanistes la culture juive fût considérée comme un facteur de modernité, la haine des juifs était fort ancrée dans certains milieux plus nationalistes et fort chrétiens.

Le roman commence par cette phrase lapidaire : «Mihail est mort hier, le 29 mai 1945, renversé par un camion». Ce Mihail est bien entendu l´écrivain Mihail Sebastian qu´Eugenia, une jeune étudiante universitaire de Jassy, issue d´une famille traditionnelle roumaine où l´on admettait que les juifs ne pouvaient pas avoir les mêmes droits que les Roumains de souche, a connu en 1935 – l´année où Mihail Sebastian a commencé à écrire son « Journal » qui, publié post-mortem, a obtenu un énorme succès – grâce à son professeur de littérature madame Irina Costinas qui a invité l´écrivain à venir parler à l´université.

À l´occasion, Eugenia a connu dans toute son ampleur la violence antijuive qui rongeait la société roumaine. En effet, alors que Mihail Sebastian était en train de finir de lire un extrait de son livre « Depuis deux mille ans », une quinzaine d´étudiants armés de bâtons ont fait irruption dans la salle en hurlant : « Dehors le youpin ! À mort les youtres et ceux qui les protègent ! ». Ils ont pris Mihail Sebastian, l´ont amené dehors et  l´ont roué de coups jusqu´à ce que l´on parvienne à les chasser. Dans le groupe de jeunes, Eugenia a reconnu des amis de son frère aîné Stefan (son frère cadet, Andrei était doux et calme), antisémite et ardent défenseur des légionnaires et de la Garde de Fer dont il fera partie.

Eugenia, à partir de ce moment, commence à fréquenter Mihail Sebastian et tombe amoureuse de lui. Lui, l´écrivain juif timide et un peu maladroit, qui ne voulait pas partir en France où se trouvait déjà son frère, qui se complaisait dans le rôle d´outsider, du marginal, du clown, de l´exilé, le type même d´intellectuel juif qui serait persécuté pendant la guerre et qui devrait vivre en cachette pour ne pas être pris par l´engrenage totalitaire. En amour, Mihail visait toujours l´impossible, la femme inaccessible. Aussi s´était-il épris de l´actrice Leny Caler qui ne lui était pas fidèle. Leny Caler c´était la métaphore de la femme qu´il cherchait toujours, Mona dans la pièce de théâtre « L´étoile sans nom » ou Anna du roman « L´accident ».

Puisque Mihail est juif, Eugenia s´indigne de plus en plus contre l´antisémitisme croissant qui touche la Roumanie et les lois qui petit à petit restreignent les droits des juifs. C´est elle-même qui, dans une fête chez des amis de Mihail, rappelle à une certaine Madame Sadova, qui insinuait que les juifs devraient partir en France ou ailleurs, le pogrom de 1903 à Chisinau, aujourd´hui capitale de la Moldavie, mais à l´époque région de la Bessarabie, appartenant à la Russie, mais devenue roumaine entre 1918 et 1940, puis de 1941 à 1944 : « Les habitants de Chisinau, dans notre belle province de Bessarabie, savez-vous comment ils se sont débarrassés de leurs juifs en 1903 ? Vous ne savez pas ? Je vais vous le dire. Eux, comme vous aujourd´hui, prétendaient qu´ils mouraient de faim du fait des juifs. Eh bien ils ont trouvé un moyen beaucoup plus efficace que de les pousser à partir en les privant de tous leurs droits, en les affamant, comme nous le faisons aujourd´hui : ils les ont massacrés, madame Sadova. Je suis tombée récemment sur l´article du correspondant du „New York Times“ qui se trouvait justement à Chisinau ce jour-là. Je regrette de ne pas avoir cet article sur moi car j´aurais pu vous le lire. Mais je vais vous le résumer : conduis par nos prêtres orthodoxes, au cri de „Tuons les juifs“, les habitants de Chisinau ont fondu sur les juifs du ghetto qui, n´ayant pas été prévenus, n´avaient rien prévu pour se protéger. Le journaliste évoque „des scènes d´horreur indescriptibles“, „des bébés littéralement déchiquetés par la foule“ – j´ai retenu ses mots, je vous les livre fidèlement. Il écrit qu´au coucher du soleil „des piles de cadavres d´enfants, d´adultes et des vieillards jonchaient les rues“. Et voyez-vous, le résultat fut à la hauteur de l´entreprise puisque dès le lendemain, nous dit le journaliste, il n´y avait plus un juif à Chisinau. Ceux qui n´avaient pas été tués s´étaient enfuis ».

Ce roman couvre une dizaine d´années de l´histoire de la Roumanie et de l´Europe. En lisant ce remarquable roman, nous sommes témoins de la capitulation de la Pologne, de la France, du pacte germano-soviétique, de l´hydre nazie qui se propageait un peu partout en Europe ces années-là. Tous ces événements, on les retrouve en filigrane dans cette fiction dont le sujet principal est néanmoins l´antisémitisme en Roumanie et la façon dont les juifs ont joué, comme dans beaucoup d´autres pays en Europe en ce temps-là,  le rôle de boucs émissaires, comment ils ont été lancés à la vindicte publique victimes des préjugés les plus obtus. La Roumanie est le pays où Carol II, monarque veule et au rôle ambigu, fut poussé dans ses derniers retranchements par l´habile maréchal Antonescu et a fini par abdiquer. Antonescu pour sa part, quoique francophile, a dû composer avec Hitler pour récupérer la Bessarabie et la Bucovine du Nord, territoires tombés entre-temps entre les mains des Soviétiques.  Les légionnaires de la Garde de Fer, quant à eux, occupant le devant de la scène ou tombés en disgrâce, au gré des circonstances, ont quand même inoculé dans la société roumaine le virus de la haine raciale et la violence gratuite et sans bornes à l´encontre des juifs. Nombre d´entre eux ont été tués et ceux qui ont survécu ont été torturés, privés de leurs avoirs, et ont vu leurs maisons saccagées. Ce fut ainsi en 1941 dans le pogrom de Bucarest et surtout dans celui  de Jassy, décrit dans le roman avec force détails et qui fut un des plus sanglants de l´histoire moderne du peuple juif. Un des prétextes les plus absurdes pour cette chasse aux juifs fut l´idée répandue dans la ville que des parachutistes soviétiques auraient été largués aux environs de Jassy et accueillis et hébergés par des juifs, tous sympathisants communistes. Eugenia, d´abord abasourdie, va plus tard décider d´enquêter sur les raisons qui ont poussé des gens à occire des voisins qu´ils avaient fréquentés toute leur vie. Eugenia ne pouvait continuer indifférente à cette déferlante d´abomination qui s´était emparée de la ville de Jassy parce que se taire était impossible…

Mêlant réalité et fiction, Lionel Duroy fait défiler une foule de personnages réels comme Antoine Bibesco, Mircea Eliade ou Curzio Malaparte, et fictionnels dont Eugenia, une femme remarquable, à tour de rôle étudiante, journaliste et résistante, une femme amoureuse, intrépide, une figure que l´auteur a imaginée de main de maître et qui traduit toutes les turbulences vécues par la Roumanie dans les années trente et quarante du vingtième siècle. Ce roman, comme on nous l´annonce si bien dans la quatrième de couverture, est le portrait d´une femme libre animée par le besoin insatiable de comprendre l´origine du mal et aussi une mise en garde contre le retour des heures les plus sombres de l´Histoire. Lionel Duroy a récemment expliqué dans l´émission littéraire « La Grande Librairie » sur France 5 comment lui était venue l´idée d´écrire ce roman. C´était le jour de l´année 2015 où il a regardé sur une chaîne de télé le honteux croc-en-jambe d´une journaliste hongroise, une caméra sur le dos, d´abord à une jeune fille, puis à un père réfugié syrien qui portait un enfant dans  la frontière entre la Hongrie et la Serbie. Devant cette attitude choquante nous sommes en droit de nous demander comment il est possible qu´en l´espace d´à peine soixante-dix ans (très peu de temps en matière de mémoire historique) nous ayons tout oublié…

Il fallait le talent assez rare d´un écrivain de la trempe de Lionel Duroy pour nous raconter ce récit de l´ascension du fascisme européen avec brio et profondeur.  Bref, un roman superbe qu´il faut absolument lire.

Lionel Duroy, « Eugenia », Éditions Julliard, Paris, 2018

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Despre autor

Fernando Couto e Santos

Fernando Couto e Santos

Né en 1965, Fernando Couto e Santos est professeur de portugais et de français à Lisbonne et il suit régulièrement l’actualité littéraire internationale. Il tient depuis une dizaine d´années un blog en français intitulé „La plume dissidente” et il écrit régulièrement des chroniques littéraires pour l’édition de Lisbonne du „Petit Journal”, le média en ligne des expatriés francophones. Il s’intéresse beaucoup à la culture roumaine et collabore depuis plusieurs années avec l’Institut Culturel Roumain de Lisbonne, en participant à des colloques, en donnant des conférences, en présentant des livres sur des auteurs comme Dinu Flămând, Lucian Blaga, le critique littéraire Marian Papahagi, Panaït Istrati, Mihai Zamfir. Pour son blog, il a déjà écrit sur Mihail Sebastian, Gherasim Luca, Emil Cioran, Mircea Eliade, Matei Vişniec et Gabriela Adameşteanu. Il a présenté l’oeuvre du peintre et dessinateur Tudor Banuş, lors de l’inauguration de l’exposition qui lui a été consacrée à l’Institut Culturel Roumain de Lisbonne (le 3 mai 2018).

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